Les yogis n’ont pas toujours eu bonne réputation

Si, au détour d’une conversation, vous évoquez votre pratique du yoga, il y a de grandes chances que votre interlocuteur salue votre engagement dans cette discipline de santé holistique. Il vous dira peut-être que cela doit vous rendre plus zen, plus souple, plus fort. Qu’il aimerait en faire, lui aussi. Ah, si seulement il prenait le temps…

Les yogis sont généralement perçus comme des êtres sains et purs, emplis de bonnes intentions et engagés dans une démarche de développement spirituel. Mais ils n’ont pas toujours eu si bonne réputation. Au point que dans les campagnes d’Asie du Sud, encore de nos jours, on effraie les enfants indisciplinés à coups de “Attention, si tu continues, le yogi va t’emporter!”.

Qu’ont-ils bien pu faire pour mériter cette sinistre réputation?

Les yogis sont bizarres

Aujourd’hui, certaines pratiques yogiques peuvent sembler étranges aux non-initiés. Mais il y a quelques siècles, on les observait d’un oeil carrément inquiet, voire choqué.

Aux 17e et 18e s, les récits des marchands et missionnaires européens décrivent sans concession les pratiques de ceux qu’ils appellent “les yogis”, amalgamant en réalité yogis, fakirs, sannyasins et de manière générale tous les ascètes itinérants. Parfois les missionnaires s’étonnent, souvent ils s’insurgent, contre ces ascètes nus couverts de cendres menant une vie végétative.

Les postures qu’ils maintiennent de longues périodes de temps, partie la plus visible de la “folie indienne”, sont contraires à la physiologie humaine. Ils restent si longtemps dans ces postures étranges que leurs membres s’ossifient, se ratatinent. Leurs rites sont effroyables, leurs pouvoirs sont effrayants. On dit même qu’ils ont la capacité de prendre mentalement  le contrôle d’un corps, vivant ou mort. Les yogis se voient décerner le titre honorable de “peste de la nation”.

Mais ce mépris pour les yogis ne découle pas d’une simple et a priori inoffensive atteinte aux bonnes moeurs.

Les yogis sont dangereux

Les yogis ne sont pas des gens aisément contrôlables. Et d’autant plus lorsqu’ils sont militarisés, organisés en bandes comme ce fut le cas entre le 15e et le 19e s, particulièrement chez les yogis naths. Outre le yoga, ils pratiquaient les arts martiaux; ils étaient entraînés physiquement, d’une part pour supporter une vie itinérante pas toujours évidente, et d’autre part pour se préparer au combat. Ces bandes de yogis armés assuraient la protection de leurs ordres religieux, se battaient entre elles pour un accès privilégié aux lieux sacrés (c’est le cas de la bataille de Thaneswar, illustrée ci-dessous) et étaient employées comme mercenaires par les Moghols, les Rajas, les riches propriétaires terriens ou tout qui pouvait s’offrir leurs services.

Parce qu’ils contrôlaient les routes commerciales du nord de l’Inde, ces yogis menaçaient l’hégémonie économique et politique de la Compagnie des Indes Orientales. Puissantes au point de faire ou défaire un roi, les organisations ascétiques n’étaient évidemment pas vues d’un bon oeil par le pouvoir britannique. Si ce dernier regroupait sous le terme de “jogi” toutes sortes d’ascètes violents, les Naths, pratiquant le hatha yoga, étaient néanmoins prédominants.


“Comme le montre l’histoire des Nath, les yogis se sont parfois bien éloignés de la figure des sages paisibles que l’Occident s’est plu à imaginer comme incarnant l’esprit de l’Inde, après que Gandhi fut parvenu à présenter au monde l’hindouisme comme la religion de l’ahimsa, la non-violence”.
William Dalrymple, Under the spell of yoga


La menace représentée par ces ascètes armés -majoritairement sivaïtes – pour l’autorité britannique mais aussi pour les élites commerciales de l’époque -majoritairement visnouïtes – engendra une véritable propagande anti-yogis. Les récits des voyageurs mentionnés ci-dessus contribuèrent à marginaliser ces populations, teintant leurs pratiques d’immoralité.

Se promener nu ou porter une arme, deux traits caractéristiques de beaucoup de ces ascètes, devint une offense. Les yogis furent forcés à se démilitariser et à se sédentariser.

Les yogis sont des bons à rien

Privés de leur moyen de subsistance, les yogis étaient contraints à l’aumône ou aux démonstrations de contorsionnisme. En effet, si les postures physiques engendraient un certain effroi, elles exerçaient également une certaine fascination chez les visiteurs Européens en quête d’exotisme. Le yogi était un personnage de cirque apprécié.

Dans le sous-continent indien, les yogis, auparavant mercenaires craints, devinrent des bons-à-rien méprisés, des hors-caste exhibant leurs contorsions pour de l’argent.

Le hatha yogi était le paria de l’Inde coloniale.

Le yogi moderne n’est pas un hatha yogi

En 1893, au Parlement des Religions de Chicago, le discours de Vivekananda sur l’hindouisme génère un grand enthousiasme et lui confère une célébrité immédiate. Les bases d’un renouveau du yoga, mondial et moderne, sont jetées; la discipline est amenée à connaitre le succès fulgurant que nous lui connaissons. Pas une seule fois, dans son discours, Vivekananda ne mentionne les asanas. Les postures, auxquelles se résume pourtant la pratique du yoga aujourd’hui, sont rejetées, niées. Ce n’est pas que Vivekananda méprise la pratique physique; c’est qu’il méprise les hatha yogis.

Il faudra attendre quelques décennies pour que soit redoré le blason des yogis, et pour que les postures soient placées au centre de la pratique.

Mais ça, c’est une autre histoire.


Sources

Yoga : L’art de la transformation

Yoga body, Mark Singleton

Sinisters yogis, David Gordon White Under the spell of yoga, William Dalrymple

 

14 réflexions sur “Les yogis n’ont pas toujours eu bonne réputation”

  1. Depuis quelques années je pratique la plongée sous-marine et lors des entraînements d’apnée nous commençons généralement notre préparation physique par des exercices respiratoires issus de pratique de Yoga. Depuis le grand bleu, j’ai le sentiment que le nombre d’adeptes de cette discipline ne cesse de croître avec, il me semble, des impacts très positifs pour le yoga.

  2. Dans le temps, il me semble que les adeptes du Yoga ont bien évolué. Associé à l’image de cet art, les sportifs ne voient plus les yogistes comme des personnages marginaux, mais en complément de leur préparation physique. En effet, depuis quelques décennies, le sport de haut niveau se professionnalise et, avec le financement d’investisseurs, les clubs se structurent et développent un véritable staff technique autour de la performance et forger un mental d’acier aux athlètes. Aujourd’hui, les entraîneurs sont accompagnés de kinés, ostéopathes, préparateurs physiques et moult autres métiers pour que les sportifs de haut niveau soient encore plus endurants.

  3. Bonjour,

    Merci pour cet article original très bien construit. Cependant, je me permet de noter une erreur : le nath sampraday n’a jamais eu de vocation martiale. Ce sont les naga qui, formés encore aujourd’hui en régiment, “akhara”, partaient en guerre après entrainement martial, armés de leur trident, guidés par leur “mandaleshwar”, contre les musulmans. Les yogis représentés sur la miniature de la bataille de Thaneshwar sont des nagas et non des naths, appartenant à deux classes des dix ordres de naga (dasanamis) : les giri et les puri. Les naths portent un sifflet autour du coup qu’ils reçoivent à leur initiation, que l’on voit sur la première gravure. Les naths avaient des rapports plutôt apaisés avec les musulmans, leur philosophie et leur pratique se situant au delà des religions, au point où ils enseignèrent aux soufis des techniques yogiques, et initièrent des lignées de nath musulmanes : les “fakirs”. Le fakir désigne en fait un yogi musulman. Les nagas ont plus la vocation de la sauvegarde de l’orthodoxie de l’hindouisme sur le plan social. Paradoxalement, aujourd’hui, c’est un nath qui, haut placé dans le parti nationaliste hindou (BJP) et chief minister de l’Uttar Pradesh, est le fer de lance de l’idée d’une Inde hindoue.

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