Pourquoi le yoga s’appelle Yoga : 4 lettres et 3.000 ans d’histoire

Aubergine, bandana, sucre et nénuphar: ces mots à l’allure disparate ont pourtant un point commun. Chacun à leur manière, ils ont été inspirés par le Sanskrit, langue sacrée de la civilisation brahmanique. Le Sanskrit a aussi légué au Français, intacts, les mots ashram, karma, mandala, namaste, nirvana, autant de mots porteurs d’un concept intraduisible.

Mais laissons ces mots de côté et concentrons-nous sur un seul, le temps d’un article ou d’une tasse de thé.
4 lettres qui contiennent 3.000 ans d’histoire.
YOGA.
Quel héritage le mot emporte-t-il dans ses bagages?
Yoga signifie-t-il, comme on l’entend souvent, unir, mettre sous le joug?

Parce que le sens du mot implique le sens de la pratique, comprendre l’origine du terme yoga pourrait changer votre conception de la discipline. Voici deux pistes à (ré-)explorer.


I. Apprendre à maîtriser les chevaux

Dérivé de la racine yuj- (atteler), le yoga fut tout d’abord l’action d’atteler. Lorsque, il y a environ 3000 ans d’ici, les hymnes des Védas faisaient intervenir le yoga, c’était en effet pour atteler les chevaux au char du dieu soleil, Surya, ou à celui du roi des dieux, Indra.

Soulignons ici que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, yoga n’a jamais voulu dire “joug” en sanskrit (et ce malgré l’existence du mot latin de même origine, jugum). Il existe un mot sanskrit pour joug, yuga, employé dans un environnement paysan pour atteler des boeufs; avec le terme yoga, il n’est point question de boeufs impassibles ni de charrue, mais de chevaux fougueux de nature, prompts à partir au galop, et de char de combat.

“Attèle-toi à l’attelage”
Bhagavad Gita 2.50

La Bhagavad Gita raconte comment Krishna, avatar du dieu Vishnu, enseigna le yoga à Arjuna. Alors qu’ils sont tous deux sur un char de guerre (Krishna en est le cocher), le divin gourou conseille à son disciple de “s’atteler à l’action d’atteler” (Yogâva yujyasva), par extension “d’apprendre à maîtriser les chevaux”.

Et ceci au sens propre (nous sommes bien au milieu d’un champ de bataille), mais surtout au sens métaphorique (nous sommes avant tout au coeur d’une leçon de vie).


La Parabole du char


La parabole du char

Les textes védiques adoptent volontiers l’image du char tiré par les chevaux pour symboliser l’être humain : c’est la fameuse ratha kalpana. Notre corps est un char, tiré par des chevaux indisciplinés que sont nos cinq sens. Au moyen de rênes représentant le mental (manas), un cocher (qu’on appelle buddhi, l’intellect), tente de diriger les chevaux afin de ralentir le char. Notre corps transporte un passager, embarqué malgré lui dans cette course folle: ce passager, c’est Atman, notre âme ou « moi profond ». (Envie d’en savoir plus sur la parabole du Char ? C’est par ici).

Maitriser les chevaux de son véhicule, c’est donc contrôler ses sens, de manière à se rendre imperméable à toute perturbation externe. Étape incontournable sur le chemin du yoga, le retrait des sens permet de maintenir un état mental stable menant à la méditation puis à la contemplation (samadhi).


“Apprendre à atteler convenablement, c’est acquérir le pouvoir de maitriser la course du char, pour la ralentir puis l’arrêter, afin de permettre à l’atman de quitter le char.”
Jean Varenne, Upanishad du Yoga


les 5 sens et le yoga


II. Utiliser une méthode

Comme la plupart des mots sanskrits, yoga comporte de nombreuses significations. Si l’action d’atteler est son acception la plus ancienne, c’est toutefois sous son sens de “méthode, moyen magique” que le mot est le plus couramment utilisé dans les textes anciens, toutes matières confondues.


“Par le yoga, on pourra à l’aide d’un peu de boue mêlée à de l’urine transmuter le cuivre en or.”
Yogattatva Upanishad


Cette signification n’est pas sans lien avec la précédente. De même que l’attelage est un moyen employé pour contrôler la course des chevaux, le yoga est une méthode utilisée pour ordonner les processus mentaux. C’est ainsi que le yoga/nom commun a donné naissance au  Yoga/nom propre, par un tour d’antonomase bien senti. Une méthode est devenue la Méthode, un yoga est devenu le Yoga.

Le yoga: à la fois chemin et destination

En français, l’attelage désigne à la fois le résultat (le véhicule) et la méthode employée pour atteindre ce résultat (l’action d’atteler les chevaux). C’est un peu pareil pour le terme sanskrit. Le yoga est à la fois l’objectif à atteindre, unir l’individuel à l’universel (ou abolir l’illusion de séparation, selon le point de vue), et la méthode employée pour y parvenir. N’importe quelle méthode, à condition qu’on lui donne valeur de yoga.

Pour résumer ce qui vient d’être dit, cette citation de Mircea Eliade qui conclut le propos, tout en ouvrant un autre débat…


 “Si le mot yoga veut dire beaucoup de choses, c’est que le yoga est plusieurs choses.”
Mircea Eliade


Dessins: Bodil Jane

18 réflexions sur “Pourquoi le yoga s’appelle Yoga : 4 lettres et 3.000 ans d’histoire”

  1. Bonsoir et un grand merci. Je ne pratique pas le yoga mais doucement je m’y intéresse sans jamais avoir fait le pas de pousser les portes d’un cours. J’aimerai vraiment en savoir plus sur le yoga, d’où il vient, ce qu’ il est ou peut être, sa pratique…. mais je me noye au milieu des livres, textes en tout genre, parfois difficilement compréhensibles et accessibles pour la totale novice que je suis. Aussi je me permets de te solliciter. Aurais tu un ouvrage ou un texte à le conseiller pour avoir une première approche. Merci par avance si tu trouvais le temps de m’éclairer.

      1. Merci Clémentine de partager cet article fort intéressant et agréable à lire…et relire. En tant que pratiquante et enseignante de Hatha Yoga et Yoga Nidra, je prends plaisir à découvrir toute lecture sur cette si belle et authentique discipline qu’est le Yoga.
        Namasté 🙏
        Chantal (Montauban – 82)

  2. Bonjour,
    Le sens propre du mot « Yoga » est fonction ou union (avec l’esprit féminin, Dêvî). Il est aussi employé pour signifier une application de corps et d’esprit ; mais dans cet ouvrage il est ordinairement employé pour exprimer l’application de l’esprit aux choses spirituelles.
    Le mot Yogi, qui signifie « homme dévot », est un de ses dérivés. Le mot dévotion, pris seulement pour la pratique des devoirs religieux et la contemplation de la Divinité (la Déesse), rendra le sens de l’original et les mots dévots et dévoués, ses dérivés.
    Je me permets, en toute humilité, de vous transmettre un extrait de mon article consacré à la perse et Hindous, et relatif à Krishna et à la Bhagavad Gitâ.
    Si toutefois la suite vous interesse, je fais suivre cet extrait du lien conduisant à l’article entier.
    Cordialement.
    KRISHNA
    Krishna est une des premières illustrations de l’histoire. Comme tout ce qui est très lointain, elle est entourée de nébulosités créées par les historiens des différentes époques ; mais, à travers toutes les fables, toutes les excentricités mêlées à ses légendes, nous apercevons une personnalité réelle qui a joué un grand rôle dans l’histoire de l’Inde, comme, du reste, dans l’instauration de la religion universelle, puisque toutes les religions postérieures copièrent, plus ou moins, celle des Hindous. Nous allons donc chercher à dégager cette personnalité réelle des voiles dont on l’a entourée pour la cacher.
    LES DOCUMENTS
    Deux espèces de documents nous font connaître Krishna :
    1° Le livre qui émane de cette personne elle-même ;
    2° Ceux qui lui ont été consacrés à différentes époques par une multitude d’auteurs.
    Il est bien évident que le plus intéressant des documents, c’est celui qui renferme la parole même de cette Divinité. Celui-là, c’est le dialogue que nous avons sous le titre de Bhagavad-gitâ, entre Krishna et son disciple Arjouna, qu’elle instruit.
    Ce dialogue est intercalé dans le Mahâbhârata qui contient l’histoire des luttes de sexes entre les fils des Kourous (masculinistes), qui sont 100 et ont un chef aveugle (symboliquement), et les fils des Pândous (féministes), qui sont cinq, parmi lesquels Arjouna.
    Les fils des Pândous, par les artifices de Douryodana, furent bannis de la capitale de l’Hindoustan. Les exilés, après une suite d’aventures, reviennent avec une puissante armée pour venger l’affront qu’ils avaient reçu et soutenir leurs droits à l’Empire, basé sur la prérogative de la Mère, de la Femme qui, quoique venue à la vie humaine après l’homme (c’est-à-dire étant la plus jeune des deux frères primordiaux), avait régné jusque là à cause de l’incapacité de l’homme, personnifié par Dhritarâshtra.
    C’est à ce moment du récit que se place l’épisode relaté dans la Bhagavad-gîtâ.
    Le nom de Bhagavat, donné à Krishna, vient de Bhagavatî (celle qui possède toutes les perfections divines). Arjouna est son favori en même temps que son disciple.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/perse-et-chine.html
    Cordialement.

  3. Merci Clémentine, tes articles sont toujours très éclairés.
    Je me permettrai d’apporter une petite précision, le mot d’origine est YOG, le A vient de Asana et d’ailleurs au Népal les maîtres ne parlent que du YOG qui vient bien de “jug” et non pas de “juga” ;-).
    Au plaisir de te rencontrer !

  4. Ping : Le Yoga : Origines – Lea Yoga Lova

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