Les yogis d’autrefois avaient-ils des tapis ?

Les yogis n’ont pas toujours pratiqué sur des tapis. L’invention du tapis de yoga tel qu’on le connaît (c’est-à-dire un tapis manufacturé offrant à la fois adhérence et amorti) ne remonte guère à plus d’un demi-siècle. Mais le yogi s’est de tout temps préoccupé de son séant.

Extrait du Ramacharitmanas de Tulsidas, vers 1775. Notez la petite canne, le yogadanda utilisé pour soutenir la posture.

Il n’y a encore pas si longtemps, le yoga était une pratique stable et statique. C’est avec le développement du Hatha Yoga dit “classique”, vers 1400-1500 de notre ère (voire plus tard) que les postures d’équilibre puis les enchaînements de mouvements deviennent monnaie courante chez les yogis. Avant le Hatha Yoga, le yoga était, selon les époques, un processus d’intériorisation, de contemplation, de méditation ou de visualisation. À cette fin, le pratiquant choisissait la posture assise qui lui convenait pour son voyage intérieur, celle qui lui procurait stabilité et aisance.

Et le siège avait son importance.

Au 1er siècle avant notre ère : la plateforme de méditation

Bien qu’avare de conseils sur la technique méditative, la Bhagavad Gîtâ, vers le 1e s avant notre ère, consacre tout de même quelques lignes au siège du yogi :

 « L’ascète doit se recueillir sans cesse, retiré, à l’écart, solitaire, contrôlant son esprit, n’aspirant à rien, dépossédé de tout, après s’être ménagé un emplacement purifié sur un siège stable, ni trop élevé ni trop bas, recouvert d’une peau d’antilope ou d’herbe sacrée. »

On reconnaît ici l’ancêtre du tapis de yoga : la peau d’antilope (évidemment morte de sa belle mort), ou le petit siège d’herbe sacrée. Ce siège porte alors un nom familier : âsana. Si le terme s’applique aujourd’hui à n’importe quelle posture de yoga (shavâsana, paschimottânâsana, uttanâsana…), il désigne originellement le siège ou l’assise : le mot provient en effet de la racine sanskrite âs, « s’asseoir ». Le terme était notamment employé pour désigner le trône où siège le roi.

L’ascète Vitahavya en méditation, Yoga Vasistha, École Moghole, 1602

Dans la Bhagavad Gîtâ, l’âsana est la plateforme que s’aménage le yogin afin de méditer en toute sérénité : assez haute pour le protéger des insectes, du froid ou de l’humidité du sol, mais pas trop quand même afin d’éviter qu’il ne se blesse en cas de faux mouvement. On ne sait jamais, qu’il s’endorme et qu’il chute de sa plateforme… Cette petite estrade sera garnie d’un petit coussin d’herbe, d’un linge de coton ou d’une peau animale afin de fournir au yogin un siège confortable pour ses longues séances méditatives. 

la posture est le trône du yogi

Quelques siècles plus tard, dans les Yoga Sûtras attribués à Patañjali, âsana ne désigne plus le siège, mais la manière de s’asseoir. Celle-ci doit être sthira sukham. De nombreux professeurs de yoga en ont aujourd’hui fait leur maxime : « La posture est ferme et confortable ». Ces deux qualificatifs semblent faire écho à la plateforme de méditation idéale de la Bhagavad Gîtâ : stable et juste assez confortable. Ils ne sont plus appliqués ici à l’assise matérielle, mais à l’assise posturale. Désormais, « c’est comme si le corps physique du yogi endossait le rôle et les qualités du siège qui le soutenait », note l’érudit Richard Rosen. C’est comme si la posture était devenue le trône du yogi.

Lorsque le philosophe védantique Shankara commente le Yoga Sûtra, au 8e s de notre ère, il précise que le yogi doit s’installer dans un endroit pur (temple, grotte ou rive), puis s’asseoir, face au nord ou à l’est, sur un tapis confortable couvert d’un linge, d’une peau d’antilope et d’herbe sacrée.

Les Sept Rishis, vers 1675, Chandighar

Les tantriques et les peaux animales

Faisons à présent un saut dans le temps pour parler des yogis tantriques. Eux aussi apprécient les peaux animales. Au 10e s, le Kulânarvatantra recommande ainsi :

« Le sage devrait rejeter les sièges de bambou, de pierre, d’herbes ou de pousses ; de tels sièges apportent seulement la pauvreté, la maladie et la misère. Un siège fait de coton, de laine, d’un linge, d’une peau de lion, de tigre ou d’antilope apporte la bonne fortune. »

Le tapis offre alors bien plus qu’un amorti : il génère une certaine énergie. Diverses qualités, variables selon les sources, sont ainsi assurées au pratiquant selon le support choisi. Succès en toutes choses sur une peau de tigre, sagesse sur un tapis d’herbe sacrée, santé sur un linge de coton… On ne choisit pas son tapis à la légère !

Gosain Sagargir, un yogi shivaïte assis sur une peau de léopard, Mankot, vers 1700.

La salle de yoga des hatha yogins

Un peu plus tard, les Hatha Yogis ne badinent pas non plus avec leur lieu de pratique. La Hatha Pradîpikâ, “petite lampe sur le yoga” datant du 15es, décrit la cellule idéale du yogi. Sa “salle de yoga” en quelque sorte. Celle-ci doit avoir une petite porte et aucune fenêtre. Son sol doit être plat, sans trou ni creux au sol, et la cellule ne doit être ni trop haute ni trop basse, bien badigeonnée de bouse de vache, propre et sans insecte.

Kukkutâsana, la posture du coq, Bahr al Ayât (le premier livre illustrant des postures de yoga), vers 1600

Autres temps, autres mœurs : au début du 20e s, de l’autre côté de la planète, les usages ont bien changé. Adieu peau de tigre et bouse de vache, bonjour plancher en bois, couverture ou carpette en coton tissé. Puis le yoga se fait plus sportif et la nécessité d’un tapis adhérent s’accroît : son invention et ses débuts sont tout aussi intéressants.

Mais, ça, c’est une autre histoire !

5 réflexions sur “Les yogis d’autrefois avaient-ils des tapis ?”

  1. Eh bien, justement, en lisant un de vos articles, il y a quelques temps, je me posais cette question au sujet du tapis. Et voici qu’arrive la réponse vraiment intéressante. Merci!

  2. Super intéressant, comme toujours, Clémentine ! Merci ! J’avais complètement oublié que la Pradipika parlait de ça. Comme quoi…

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