L’art de rester immobile dans une fourmilière

Ces derniers jours, il a fait très chaud. Canicule oblige, on a vu fleurir sur les réseaux un tas d’articles nous rappelant comment rafraîchir notre corps ou notre maison, tandis que les yogis se sont vus conseiller l’inévitable shitali.

Mais pour certains ascètes de l’Inde ancienne, cette chaleur était une aubaine. Elle était l’occasion de s’exercer au panchāgni, consistant à rester assis entre 4 feux sous le soleil brûlant de la mi-journée, aussi longtemps que possible. Cinq feux donc, pancha-agni, qui avaient pour but, par la chaleur externe, d’accroître la chaleur interne du pratiquant.

Cet exercice faisait partie des nombreuses techniques ascétiques visant à produire du tapas : citons, entre autres, le fait de passer un an debout ou les bras en l’air, de faire vœu de silence pendant des années, de rester immobile à demi-enfoui dans une fourmilière, ou de renoncer au mouvement jusqu’à ce que des oiseaux viennent nicher dans nos cheveux. Autant d’austérités ayant pour objectif de provoquer une intense chaleur intérieure, un « embrasement psychique » créateur. Le terme tapas dérive de la racine sanskrite tap, « brûler, produire de la chaleur ». Il est apparenté au tepidus latin, qui donnera le tiède français. Le mot tapas désigne l’effort ascétique, qui par nature donne chaud, tout autant que les résultats de cet effort : une chaleur magique qui élève l’homme au-dessus de sa condition humaine ou profane.

Les pratiques ascétiques sont en Inde l’objet d’une longue tradition : déjà certains passages des Vedas en font mention. D’une certaine façon, les ascètes sont les ancêtres des yogis, même si les pratiques et leurs buts ont divergé au fil des siècles. L’ascétisme a pu être pratiqué de multiples manières, et pour de multiples raisons ! Originellement, les pratiquants du tapas (on les appelle les tapasvin) cherchaient à obtenir des pouvoirs magiques, à connaître l’extase ou encore à subjuguer les dieux. C’était en effet une méthode fort usitée lorsqu’on avait quelque chose à leur demander. Dans l’épopée du Mahabharata, un roi dénommé Pandu est ainsi resté une année debout sur une jambe pour plaire à Indra, afin que celui-ci lui accorde un fils aussi fort que le roi des dieux lui-même. Ce sera chose faite avec la naissance d’Arjuna (celui à qui Krishna enseignera l’art des yogas dans la Bhagavad Gita).

Avec l’évolution des croyances, le tapas va acquérir un autre sens que celui d’obtenir une prospère descendance, des pouvoirs miraculeux ou d’autres types d’avantages somme toute très terrestres. Pour les ascètes renonçants du milieu du 1e millénaire avant notre ère, il sera un moyen d’échapper au cycle des réincarnations, et pour de bon. Le fait de rester immobile est ainsi pour les jaïns un moyen de ne pas produire de nouvelle action, donc de nouveau karma, mais aussi de « brûler » le karma accumulé. Plus de karma, donc plus de renaissance : c’est la fameuse Délivrance. Valmiki, après avoir achevé l’écriture du Ramayana, se mit à méditer si intensément et si longtemps qu’une fourmilière finit par le recouvrir. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’appelle Valmiki, le fils de la Fourmilière.

Plus tard, on doit la prospérité du yoga à une sorte de confusion ou d’assimilation entre yogins et tapasvins. En effet, si le yoga, né en dehors de la tradition brahmanique, a été accepté au sein de l’orthodoxie, c’est en partie parce qu’on l’a rattaché à la longue tradition des ascètes. Dans son best-seller Yoga Sutra, Patanjali conservera cette notion de tapas en faisant d’elle un des 5 niyama ou « contraintes ». Si le tapas est produit en restant une année le regard ou les bras dirigés vers le ciel, il peut aussi être obtenu en retenant son souffle… ce à quoi s’exercent les yogis (du moins ceux des temps anciens). Pour Vyasa, le plus ancien commentateur des Yoga Sutra, le tapas est le fait de supporter les contraires : faim et soif, froid et chaud, position debout et assise, silence-de-la-bûche et silence-de-la-face. Ce dernier couple d’opposés nous semble bien énigmatique. Le silence-de-la-bûche, c’est lorsque rien n’est signifié, ni par la parole, ni par les gestes ni l’expression du visage ; le silence-de-la-face se limite au fait de ne pas parler.

Le tapas est donc ce qui permet d’atteindre un niveau d’être supérieur, en concentrant de façon extrême les énergies du corps. Mais ici et aujourd’hui, lorsque notre professeur nous recommande de cultiver notre tapas, nous ne partons pas allumer 4 feux sous la canicule. Et c’est tant mieux : le tapas est perçu comme l’effort à produire et à maintenir pour progresser sur la voie du yoga.

Le tapas, c’est la pratique enthousiaste.


NB: Loin de moi l’idée d’allumer un feu par temps de canicule ou de rester immobile dans une fourmilière. Cet article n’a pas pour but de vous conseiller de le faire ;)

4 réflexions sur “L’art de rester immobile dans une fourmilière”

  1. Bonjour Clémentine, je me régale avec vos chroniques qui me permettent d’approfondir ma pratique et d’en apprendre toujours un peu plus sur la spiritualité. J’ai également acheté votre livre ” Le chien tête en bas” mais ne m’y suis pas encore plongée. Continuez à écrire et transmettre, c’est un joli cadeau que vous nous faites. Merci.
    Namasté
    Isabelle

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