Et si le yoga vous donnait des super-pouvoirs?

Toucher la lune.
Se rendre invisible.
Comprendre le langage des animaux.
Changer les métaux en or en les plongeant dans son urine.
Faire tout disparaître.
Voler dans l’air.

Tels sont quelques uns des nombreux siddhis (« perfections ») que la pratique révèle chez le yogi, si l’on en croit les traités anciens et les légendes des grands maîtres. Le pratiquant d’aujourd’hui les considère peut-être avec amusement ou méfiance scientifique, mais il n’en a pas toujours été ainsi : fut un temps où la croyance aux pouvoirs magiques des yogis était quasi unanime.

Entre tradition et modernité, entre pouvoirs du corps et facultés de l’esprit, que nous enseignent les siddhis ?


Pouvoirs du corps, pouvoirs de l’esprit

Parfois, les pouvoirs des yogis concernent le corps. Le plus connu d’entre eux est sans doute laghima, la lévitation, ou suprême légèreté. À l’inverse, le yogi peut s’alourdir au point que rien ni personne ne peut plus le déplacer: il se rend inamovible (serait-ce qu’on appelle le poids de l’autorité ?).  Le yogi peut encore se rendre invisible, s’intériorisant à l’extrême, jusqu’à passer inaperçu. Il “éteint son ego”, dit-on. Il peut aussi se faire aussi petit qu’un atome, plus grand qu’une montagne, ou accroître son envergure pour toucher du doigt tout ce qu’il souhaite.

Quittant le plan physique, le yogi peut lire les pensées d’autrui, connaître ses vies antérieures, comprendre les secrets de la nature, accomplir tous ses désirs. Le yogi est doté d’une lucidité et d’une clairvoyance sans pareilles : les yeux fermés, il voit ce qui importe.

Cette liste de siddhis n’est pas exhaustive : on en dénombre une quarantaine.


Mais comment acquiert-on ces pouvoirs?

Également appelés vibhuti (“manifestations”), ces pouvoirs sont de deux sortes. Ils peuvent émerger de manière spontanée, signe que le yogi a atteint les niveaux les plus élevés de l’expérience spirituelle.  

Ils peuvent aussi être intentionnels : ils sont alors le fruit d’un effort particulier, par exemple une concentration intense (samyama) sur un objet spécifique. Ainsi, nous dit Patanjali, la concentration sur la pomme d’Adam permet de s’affranchir de la faim et de la soif (YS III.38), tandis que la concentration sur la structure du langage permet de comprendre les langues étrangères, cris des animaux y compris.

Qu’on y croie ou pas, ces pouvoirs merveilleux témoignent d’une parfaite connaissance de soi, aussi bien sur le plan physiologique que psychologique. Cette enquête intérieure requiert un tempérament stable et serein, étant lui-même le résultat d’un cheminement antérieur… Le yoga n’accorde pas ses super-pouvoirs au premier venu! Dans le contexte des siddhis, le yogi est donc celui qui connait sa “chimie” interne, à tel point qu’il peut délibérément provoquer des réactions transformatrices.


Le revers de la médaille

On mesure l’ampleur de ces super-pouvoirs, mais aussi le danger qu’ils représentent dans le cadre d’un cheminement spirituel. Certaines écoles les considèrent comme des obstacles. Les siddhis doivent à tout prix être ignorés, rejetés, dépassés pour atteindre le but final : la Libération.

En effet, la tentation pour le yogi omnipotent est grande : se laisser distraire par ses pouvoirs, s’installer dans une condition quasi-divine qui n’est pas encore la délivrance. En d’autres termes : s’arrêter en chemin. Ou pire, faire usage de ses pouvoirs à des fins profanes, en tirer fierté, en faire la démonstration.

Mais les siddhis peuvent aussi avoir du bon, et les textes autorisent qu’on en fasse la démonstration à certaines fins : faire rêver et attirer les non-initiés dans le droit chemin du yoga, par exemple… Et puis ces pouvoirs ont leur utilité pour le yogi lui-même et ne doivent pas forcément être ignorés. Les siddhis manifestent une certaine puissance : sans ces manifestations, comment le yogi pourrait-il « vérifier » qu’il est bien arrivé à tel ou tel point de son développement spirituel ?

Pour certaines écoles tantriques, acquérir des pouvoirs est une étape indispensable dans la poursuite de la libération finale: ils devront être employés dans ce but. Il en est ainsi du pouvoir utkranti (« suicide yogique »), par lequel le yogi projettera, en temps voulu, sa force vitale hors de son corps par le sommet du crâne.


À chaque époque ses siddhis

Et aujourd’hui, qu’en est-il des super-pouvoirs ? À chaque époque ses critères. Lorsque Krishnamacharya, que beaucoup considèrent comme le père du yoga moderne, voulut attirer l’attention sur la tradition déclinante du yoga, il fit la démonstration de ses siddhis. Publiquement, il suspendit son pouls, souleva de lourds objets avec ses dents, et surtout, il accomplit des postures impressionnantes dans le but de stimuler l’intérêt de ses contemporains. Dans les années 30, il organisa des “voyages de propagande” avec ses élèves, dont Iyengar: par le biais de postures compliquées, il présenta ainsi le yoga aux soldats britanniques, aux sultans musulmans et aux Indiens de toutes croyances.

Poursuivant dans cette lignée, les “pouvoirs” acquis par les yogis d’aujourd’hui consistent en une maîtrise parfaite de leur corps, une étonnante amplitude articulaire et musculaire et une apparence de légèreté extrême (certains yogis semblent défier les lois de la gravité!). Parvenir à toucher sa tête avec ses pieds en Sirsa Padasana, attraper ses poignets en encerclant ses talons en Paschimottanasana, faire le grand écart en Hanumasana, tels pourraient être nos siddhis actuels, ceux qui font rêver les non-initiés et par lesquels le yogi d’aujourd’hui mesure ses progrès!


Si vous vous reconnaissez dans l’un ou l’autre des super-pouvoirs décrits dans cet article, vous pouvez à juste titre vous demander ce que vous devez en faire. Sachez que les yogis les ont toujours perçus avec une certaine ambivalence : les siddhis sont des signes de succès dans la pratique et peuvent avoir leur utilité dans le cheminement spirituel, mais il ne faut pas s’y attarder, au risque de s’y perdre.

En tous cas, sauf exception, mieux vaut les dissimuler. On peut lire dans le Dattatreyayogasastra que le yogi connu pour ses pouvoirs supra-normaux aura tellement de dévots (de followers, dirait-on aujourd’hui) qu’il n’aurait plus le temps de se consacrer à sa propre pratique…

Il ne les recherchera pas, ces pouvoirs
Et, s’il en a, n’en tirera pas gloire
S’il veut être un vrai yogin.
Bien au contraire, les tenant secrets,
Il agira dans le monde comme s’il était un homme ordinaire,
Ou même un simple d’esprit,
Voire un sourd-muet ;
Les gens posent en effet tant de questions
Que si l’adepte voulait y répondre
Il perdrait de vue sa propre démarche
Qui est de progresser sur le chemin
Sans se préoccuper du monde.
Yogatattva Upanishad, I-77,78


Nous voilà avertis.


Sources
Clefs pour le yoga, Tara Michaël
Yoga Sutra, traduction et commentaire de Frans Moors
Le yoga et la tradition hindoue, Jean Varenne
Yoga Sutra, Michel Angot
Krishnamacharya’s legacy, Yoga Journal, mai 2001

7 réflexions sur “Et si le yoga vous donnait des super-pouvoirs?”

  1. Merci Clémentine ! Cela me rappelle mes lectures à Mysore et post Mysore… Raja yoga de Vivekananda… Yoga, Health and Beyond de Krishnamacharya… Entre autres !
    C’est vrai que ça paraît un peu surréel quand on est ici, aujourd’hui en Europe…

    PS : je crois que madhyama nauli est en train de venir ;)

    Bisettes stéphanoises et un doux weekend à toi !

  2. “Les gens posent en effet tant de questions
    Que si l’adepte voulait y répondre
    Il perdrait de vue sa propre démarche
    Qui est de progresser sur le chemin
    Sans se préoccuper du monde. ”

    Bonjour à toi Clémentine. ces mots tombent juste dans l’instant. merci de nous les offrir. Un point de vue nouveau qui attire mon attention. à ne pas confondre avec l’égoïsme, mais plus… une estime de soi, et de son chemin.
    Bien à toi,

    Fabrice

  3. Bonjour, une question me titille. Tous ces pouvoirs dont vous parlez, sont physiques. Y a t-il une explication spirituelle à ce travail de longue haleine, quand on voit que les gourous n’ont pas nécessairement une longue espérance de vie? Du moins, dans ce que je lis depuis des années, je ne rencontre pas beaucoup de centenaires.

    Une autre question. Est-ce que ces gens peuvent rendre la santé à des malades tout en étant “simple d’esprit”, gardant ainsi leurs secrets, leur anonymat?

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